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Zhengwu Swords

Un forgeron pas comme les autres

20070716_01.jpgC'est par un mois de juillet écrasant de chaleur que nous avons réalisé cet entretien avec Zhou Zheng Wu, dans sa ville natale de Long Quan dans la province de Zhejiang en Chine. Heureux de pouvoir remettre la qualité de la fabrication chinoise à sa juste valeur, nous vous livrons la retranscription d'un échange avec ce personnage hors du commun.

Haiyun Chiang : Maître Zhou, pourriez-vous nous raconter brièvement l’histoire de la forge à Long Quan.

20070716_02.jpgZhou Zheng Wu : L’histoire de la forge à Long Quan date de plus de 2500 ans. Le premier forgeron s’appelait Ou Ye Zi. Ce dernier a forgé quelques épées très connues dont une pièce est toujours visible dans un musée de la province du HuBei. A son époque, toutes les épées furent réalisées en un alliage de bronze et de zinc. Ou Ye Zi fut le premier forgeron ayant trouvé les méthodes à base d’acier. D’où l’origine de la forge en acier et la réputation de Long Quan dans ce domaine.

Deux autres forgerons ont suivi peu après, le couple Gan Jiang (peut-être un disciple de Ou Ye Zi) & Muo Xie. Ces deux personnages sont historiquement connus pour leurs travaux remarquables. Ils ont forgé deux épées chinoises nommées par leurs noms respectifs. Dans la littérature chinoise, on conte souvent la magie des épées de Long Quan. Ces épées sont considérées comme les armes les plus nobles dans la culture chinoise. Les forgerons de l’époque travaillaient pour les empereurs et les grands chefs de guerre. Cependant, les hommes de lettres étaient fascinés par les épées et étaient donc de surcroît de grands collectionneurs.

Conscient d’une richesse fabuleuse, le gouvernement chinois a su préserver le patrimoine des méthodes de forge de Long Quan. La particularité de Long Quan se situe dans ses ressources naturelles comme le fer, le bois (extraction d’un carbone de haute qualité, ainsi que bois pour les fourreaux et les poignées) ainsi qu’une qualité d’eau (région montagneuse et source de trois rivières dans la région, donc une eau très pure parfaite pour l’utilisation dans les techniques de forge) qui ont permis le développement de sabres de qualité.

Haiyun Chiang : Maître Zhou, quelle est l’origine de votre passion pour le travail de la forge ?

20070716_00.jpgZ. Z. W. : Mon père est forgeron, donc je perpétue la tradition familiale. J’ai grandi dans cet environnement et commencé à m’y intéresser à l’âge de 6 ans. Je porte d’ailleurs une cicatrice sur l’arcade sourcilière après quelques jeux malheureux avec une épée chinoise quand j’avais tout juste 8 ans. J’ai considéré la forge comme un simple métier dès mon plus jeune âge, je ne me posais pas de questions. Aujourd’hui, ce n’est plus un simple métier, car je me rends compte que le savoir de la forge à Long Quan est en train de disparaître. Je me positionne comme une personne responsable de la sauvegarde de notre patrimoine.

Haiyun Chiang : Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Z. Z. W. : Il y avait à Long Quan une école de forge nommée Qian Zi Hao, vieille de plus de 300 ans. Mon père est le dernier disciple de cette école. J’ai donc commencé l’apprentissage de la forge avec mon père à l’âge de 16 ans. Mon père tenait l’unique forge de Long Quan. Comme il était très occupé, j’ai passé beaucoup de temps en apprentissage avec mon oncle et les autres artisans. Selon la tradition chinoise, on ne suit qu’un seul maître. Comme j’ai pu apprendre avec différentes personnes, j’ai eu l’opportunité de côtoyer différentes façons de travailler. À l’âge de 25 ans, j’ai commencé sérieusement mes études sur les épées chinoises. J’ai fait la rencontre de grands spécialistes en Chine, à Taiwan et à Hong Kong. Nous avons échangé beaucoup d’informations et avons fait un énorme travail de recherche dans de nombreux textes anciens afin de réhabiliter les techniques traditionnelles de forge. Ce fut une expérience très enrichissante, de grands moments emplis de passion.

Cela fait maintenant 24 ans que je forge et sans prétention, j’aime que le travail soit fait à la perfection. Aujourd’hui, je peux dire sans honte ou fausse modestie que je forge les meilleurs sabres en Chine.

Depuis, je ne cesse de tendre vers la perfection, car j’aime ce travail de qualité. Je passe beaucoup de temps à faire des recherches sur les méthodes de forges afin de m’améliorer constamment. Je travaille d’ailleurs actuellement à l’ouverture d’un musée sur les armes traditionnelles chinoises à Long Quan.

Haiyun Chiang : Pourquoi avoir commencé à forger des sabres japonais ?

Z. Z. W. : En 1990, j’ai connu pour la première fois de ma vie un authentique sabre japonais. Je n’en avais jamais vu jusqu’alors. C’est un 6ème dan de Kendo vivant à Shanghai qui m’a fait parvenir une lame japonaise afin d’en faire une reproduction d’une dizaine de pièces. Comme je n’avais jamais fait ça, j’ai commencé alors à étudier, faire des recherches et ce travail fut une fois de plus passionnant ! Le travail sur le sabre japonais a vraiment ses particularités. J’ai donc, étape par étape commencé mon travail avec des informations limitées dans de la documentation, puis par l’intermédiaire de spécialistes ainsi que sur des forums sur Internet, mais ce n’était pas simple. Il m’a fallu glaner des informations de-ci de-là. C’est un travail qui prend beaucoup de temps, mais en parallèle est très riche d’expériences et d’émotions.

Haiyun Chiang : Si on compare votre travail avec celui des forgerons japonais, que pouvez-vous dire ?

Z. Z. W. : Il faut rappeler que l’origine du sabre japonais vient de la Chine sous la dynastie Tang. Lors d’une visite de diplomates japonais en Chine, ces derniers ont ramené les techniques de forge dans leur pays. Si vous avez l’occasion de voir un Tang Dao (Sabre de la dynastie Tang), vous trouverez énormément de similarités avec les sabres japonais de cette même époque. Après presque 1000 ans de développement, les Japonais ont atteint la maturité dans leurs techniques de forge. En parallèle, nous perdions en Chine sous la dynastie Ming et la dynastie Qing, notre savoir-faire, car le peuple n’avait pas le droit de posséder et de forger des armes. Nous avons vraiment connu une époque noire dans notre savoir-faire. Même à Long Quan, il ne restait que le savoir de la forge du laminage, le Maru. Aujourd’hui je reconstruis ce patrimoine avec plus de 20 années de recherche et de travail. J’arrive à produire des lames japonaises de qualité très proches de celles des lames des forgerons reconnus au Japon.

De plus, je reçois régulièrement du Japon des lames pour leur restauration, de très belles lames conservées dans les familles des grands maîtres de sabre, héritages de famille que l’on se transmet de génération en génération. Cette confiance des grands maîtres japonais m’honore et montre que mon travail est apprécié. De plus ces lames m’aident beaucoup dans mon travail. Quand j’étais plus jeune, une entreprise japonaise m’a demandé d’aller travailler pour eux afin de transmettre mon savoir sur les épées chinoises. J’étais enthousiaste, mais j’ai eu par trois fois un refus pour ma demande de visa. Je n’ai pas de regrets, car aujourd’hui j’ai réussi à faire bien plus que ce que le Japon m’aurait offert.

Haiyun Chiang : Vous fabriquez principalement des sabres de grande qualité, pas du bas ou moyen de gamme. Comment voyez-vous la production au niveau international ?

Z. Z. W. : Je ne connais pas parfaitement le marché au niveau international, mais ce que je peux dire c’est qu’ici, à Long Quan, la plupart des fabricants réalisent des produits de basse qualité. Vous savez, les Chinois sont capables du meilleur comme du pire ! Ils s’enrichissent rapidement avec peu d’effort, mais faire ce travail ne m’intéresse pas. C’est d’une part dommage pour les acheteurs qui sont souvent des grands pratiquants d’arts martiaux, et d’autre part je considère que ces entreprises n’assurent pas l’avenir du pays. Et puis, ce n’est plus de l’artisanat mais de la production industrielle. Ces produits sont exportés dans le monde entier y compris et surtout sur le marché japonais. Je comprends parfaitement la demande sur ce type de produit, mais je trouve dommage qu’un objet aussi noble que le sabre puisse être réalisé ainsi. J’aimerais transmettre la noblesse de cet art à travers mon travail. Heureusement aujourd’hui, à travers le monde, on rencontre de plus en plus de connaisseurs et de passionnés.

Haiyun Chiang : Vous transmettez votre savoir au travers de disciples. Pourriez-vous nous raconter comment cela se passe ?

Z. Z. W. : Pour devenir un bon artisan, il faut au minimum 10 années d’expérience. Mais vraiment minimum. Cependant aujourd’hui, il devient difficile de prendre autant de temps pour transmettre cette expérience. J’ai des disciples et je les laisse travailler une technique précise dans la réalisation d’un sabre et à travers la synergie de l’équipe, nous arrivons ainsi à obtenir un produit satisfaisant. En même temps, en fonction du talent et des qualités de chacun, je leur donne la possibilité d’apprendre chaque étape de la forge. Ainsi, nous arrivons à faire fonctionner notre atelier et avons un contrôle qualité remarquable.

Pour chaque étape de la production, je réalise un contrôle. Si je trouve le moindre problème, je reprends cette étape personnellement. Et bien sûr, je réalise moi-même les étapes les plus délicates. Nous avons actuellement une équipe de 20 personnes. Parmi eux, trois sont mes disciples directs, dont un occidental.

Haiyun Chiang : Quelles sont vos relations avec le Japon ?

Z. Z. W. : J’ai beaucoup de passionnés qui s’intéressent à mon travail. Et puis j’ai souvent des visites de clients japonais qui résident en dehors du Japon, car il est impossible d’importer une lame étrangère au pays du soleil levant. Cependant, et malgré l’interdiction d’importation, une société a déjà fait l’import de mes lames en contournant la loi en vigueur. De nombreux particuliers se débrouillent également à titre personnel pour faire rentrer mes lames au Japon.

Haiyun Chiang : À quelqu’un qui dirait que vous êtes chinois et donc que vous ne pouvez pas faire de bonnes lames japonaises, que répondriez-vous ?

Z. Z. W. : (rires)… Je ne sais pas si je répondrais, mais si je le faisais, je lui dirais simplement de venir voir mon travail et de comparer.